Les porteurs ~ Cat Kueva

Maison d’édition : Thierry Magnier
Parution : avril 2017
Lu en : juin 2017 et relu pour la critique en décembre 2017
~ Plume de bronze ~

Les porteurs

Lu en commun avec Les p’tites lectures de Meg

L’histoire [SPOILERS]

Dystopie. Premier volet d’une trilogie dont deux tomes sur trois sont parus.

Depuis La Grande Catastrophe, l’explosion d’une centrale et ses pollutions radioactives mondiales, plus aucun bébé ne nait sexué. Les humains sont « hermaphrodites » et possèdent donc deux organes génitaux fonctionnels jusqu’à leur Seza (sorte de cérémonie rappelant les quinceanera mexicaines) où ces dernier.e.s choisissent leur genre et leur prénom. Ils prendront dès lors des hormones afin de développer les organes génitaux correspondants – l’autre partie disparaissant grâce au traitement. C’est également depuis cet évènement que la reproduction humaine est maitrisée par les autorités : les spermatozoïdes n’ont plus de vigueur et il faut donc systématiquement en passer par la fécondation in vitro, la césarienne est obligatoire et plus personne n’a ses règles.

Dans des chapitres qui s’alternent irrégulièrement, nous suivons Flo qui n’a pas envie de choisir et s’en remettra au hasard pour devenir une fille, et surtout Matt sur qui ce premier roman est centré. Matt sait depuis longtemps qu’il choisira d’être un homme pour sa Séza, dans trois mois. Mais coup de théâtre il reçoit une lettre qui lui apprend que l’anomalie génétique détectée chez lui enfant s’est réveillée : il ne peut pas choisir sa sexuation avant ses 30 ans ! Coup de massue pour l’adolescent qui cherchera une solution dans un circuit classique (prise en charge médicale officielle) puis dans un circuit beaucoup plus alternatif. Il y rencontrera Lou, un jeune homme bien intriguant qui lui fournira une dose de phytohormones permettant à Matt de devenir… une fille ! Mais Matt s’accommode plutôt bien de ce changement de dernière minute car elle est amoureuse de l’énigmatique Lou, et ce même si elle se rend compte par la suite qu’il l’a manipulée. Non seulement il a choisi sa sexuation à sa place mais pire encore, Lou l’a mise enceinte. Tout comme cinq autres femmes…

Le twist final est plutôt bien trouvé et nous laisse sur notre faim. Raison de plus d’aller découvrir le second tome, qui saura j’espère conserver le rythme du premier. En effet le système de narrateurs différents est bien emmené et nous permet d’avancer dans l’histoire avec différents points de vue. Certaines critiques sociales légères sont également appréciables.

Complot gouvernemental et médical, stérilité de la population, liberté de choix de son genre, action, enquête, sentiments humains… Ce livre avait tout pour me plaire. C’était sans compter sur le cocktail détonant : homophobie, transphobie et essentialisme. Je n’ai pas compris où voulait en venir l’autrice. Ce que j’ai lu est à l’opposé de tout ce que j’aurai voulu trouver dans cette série prometteuse. Mais je ne peux juger une œuvre incomplète et j’ai donc très envie de lire la suite pour comprendre : que vont apporter Matt, Gaëlle et Flo à cette société faussement égalitaire ? Qu’y a-t-il à révolutionner dans ce monde pour l’autrice ? Que critique-t-elle de notre société actuelle ?

Mon abécédaire de déceptions [SPOILERS]

B comme… Biologie. Je sais que c’est un roman, je sais qu’on peut prendre ses aises avec la réalité, et c’est tant mieux. Mais quelques approximations scientifiques biologiques m’ont déplus. Je pense en particulier au moment où l’on nous explique les conséquences de la prise d’hormones sur les corps « hermaphrodites » des pré-Séza : par exemple en cas de choix Femme, le pénis rétrécit et devient le clitoris. Mais que l’on soit claires, concrètement cela veut dire quoi ? Que nos petit.e.s humain.e.s hybrides n’ont pas de clitoris avant cela et ont pour seul moyen de prendre du plaisir sexuel un pénis ? Je pense que j’aurai préféré apprendre qu’il tombait tout seul que lire une telle chose.

E comme… Essentialisme. Sans jugement et sans cours de socio plombant, l’essentialisme est un courant de pensée qui estime que les choses de la vie ont une essence intrinsèque propre à elle même. En gros, les filles sont délicates et aiment les garçons. Les garçons ont des muscles et aiment les filles. Vous reconnaitrez là très bien les groupuscules fascistes en rose et bleu… Courant qui peut être dangereux donc, et qui est dans cette dystopie bien plus présent et prégnant que dans notre monde. Le problème, c’est que c’est violent et je n’ai pas ressenti l’envie de faire valdinguer ces idées rétrogrades.

H comme… Homophobie. Où sont les non-hétéros ?! Les deux seuls personnages considérés comme homo ou bi (des adultes donc, puisque cette notion n’a pas de sens pour des êtres « neutres ») sont Idriss et Flo. Idriss le conseiller qui envie Flo de pouvoir choisir son genre (quel que soit l’événement qui fait qu’il n’ait pas choisi, on se retrouve avec le cliché de l’homosexuel qui aurait voulu devenir une femme, super) et justement, Flo, qui après avoir embrassée son amie Gaëlle se remet à poser des questions à son conseiller sur l’obligation de choisir son genre à seize ans pile… J’ajoute à ça la valorisation de la conception d’enfant de manière « naturelle » (comprenez un homme et une femme qui couche ensemble et cela produit un embryon) par rapport au système de procréation médicalement assistée. Je comprends l’idée dans le contexte d’une société où la fécondation in vitro est obligatoire et nécessaire, mais honnêtement, m’est avis que les vrais couples non fertiles (homos, mais aussi stériles, etc.) seront absolument ravis de lire que leur PMA vaut quand même moins que les vrais bébés naturels… Le fait que ce soit une fiction ne change rien, ce sont des arguments que nous entendons du matin au soir, et on en a un petit peut marre en fait.

S comme… Sexisme. Certes le propos est atténué lorsque Matt explique à Lou vouloir devenir un homme uniquement parce que ces derniers sont « pleins d’élan, persévérants, courageux, ils aiment dépasser leurs limites, ils sont protecteurs, ils s’occupent de choses intéressantes, pas de futilités » et que ce dernier lui réponds que les femmes aussi peuvent etre comme cela. Mais avant ça, quel festival de réflexions sexistes ! C’est ainsi qu’on peut voir Matt s’exprimer sur sa petite amie : « Je l’aime bien, Gaëlle, mais, desfois, je la trouve un peu collante, elle a toujours envie qu’on se câline. Il parait que c’est souvent comme ça une fois qu’on est devenue une fille, en tout cas c’est ce que me dit mon frère. » Okai donc quand on est une fille on veut forcément des câlins et en plus c’est dévalorisé car c’est chiant les câlins ? C’est du sexisme. Le fait que Gaëlle soit trop bavarde lui est également reproché par Matt et cela est directement lié à sa condition de femme, non à sa personnalité. C’est du sexisme. Et j’en passe, car dans ce monde stéréotypé totalement similaire au notre je ne me souviens pas avoir lu une critique du système quelque part… Et c’est ce qui me dérange le plus.

T comme… Transphobie. Sans doute le pire, lorsqu’on croise une infirmière « aux mains d’hommes » carrées et pas délicates, à la gestuelle « raide et saccadée » dont Matt trouve qu’elle a « mal choisi sa sexuation lors de sa Seza« . Peut-être en fait qu’elle a très bien choisi d’être celle qu’elle est et ce peu importe son bagage génétique. Pour le coup, on se passerait plutôt bien de la violence du propos de Matt.

Et j’ajoute à cela Matt qui s’est toujours considéré comme une homme, qui devient une fille et tombe enceinte à cause d’un pervers mystérieux (mais c’est l’amour vous comprenez…) sans plus de problème que ça. Vivement le développement de cet arc narratif car honnêtement là, ça n’a pas de sens.

Je trouve ces thèmes importants mal traités et ce n’est pas sans conséquence. Si on y est un peu sensibilisé, on comprends que dans cette société il y a un problème au-delà meme du complot biologique, et que cette dernière est bien plus similaire à la notre que prévu (voire pire). Mais à aucun moment la lectrice ou le lecteur n’est orienté vers une critique du système liant genre/sexe/orientation sexuelle. Peut-etre que cela sera traité dans le deuxième tome, que je n’ai pas encore lu à la rédaction de cette critique, mais c’est trop tard car quelque part le mal est fait. En disant cela je pense d’autant plus à tou.te.s les personnes (et surtout les ados!) concernées qui liront ce roman (homos, bi.e.s, trans, queer, etc.) : nous n’avons pas le temps d’attendre un deuxième tome. Quelque part, c’est un peu prétentieux (ou terriblement naif) d’imaginer que ce public va s’en prendre plein la gueule pendant 288 pages mais reviendra forcément par la suite pour voir si cette fois on va etre pris.e en considération et, pourquoi pas, sauver le monde. C’est d’autant plus grave que je pense que les sujets mis en avant vont forcément emmener ce public à lire ce roman qui en promettait tant. C’est très décevant, mais je lirai la suite dont la quatrième de couverture est encourageante. J’ai encore confiance en cette trilogie, mais je reste blessée par ce premier tome.

Fausse bonne idée

Pour moi ce roman est totalement une Fausse bonne idée. Ce n’est pas le premier que je lis de la sorte, et sans doute pas le dernier. Lorsque j’ai ouvert ce blog, j’avais dans l’idée de partager mes lectures plaisirs, autour de thèmes et de sujets qui me font vibrer. Aujourd’hui et grâce à Les porteurs j’ai aussi envie de dire tout ce qui selon moi ne va pas dans la littérature jeunesse, d’ouvrir un espace pour discuter de ces livres remplis de bons sentiments et d’une envie sincère d’aborder des sujets sociaux sensibles mais qui pour diverses raisons, parfois même indépendantes de l’autrice/teur, ne fonctionnent et passent à coté du sujet.

Bon beh j’ai lu le tome 2, mon avis : ici
C’est pas du joli.

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6 commentaires

  1. Hey !
    Enfin la chronique tant attendue :D. Alors c’est « marrant » parce que pendant ma lecture j’ai tiqué pour les mêmes raisons que toi, mais je me disais que justement, tout ceci nous montrait la violence d’une société fondée sur une organisation (voire hiérarchisation) des genres…et que les réflexions craignos des narrateur.ice.s sont celles d’ados bercé.e.s par cette culture sexiste (etc.) mais qui seront peut-être amené.e.s à évoluer de ce point de vue là. C’est ce que j’espère en tout cas pour le tome 2… (Bon Matt qui s’avère être une fille dès qu’elle éprouve des sentiments pour Lou c’était vraiment gonflant, et là aussi j’attends de voir comment ce sera développé.)
    Après je ne tiens pas à tout prix à défendre ce 1er tome dans le sens où trop de doutes subsistent, le projet de l’autrice n’est effectivement pas très clair… Mais j’avoue que je ne comprendrais pas l’intérêt d’imaginer une dystopie autour de la thématique du genre si c’est pour ne pas critiquer (ou du moins questionner) les normes genrées, justement ? (C’est sans doute très naïf de ma part haha.)
    Article intéressant en tout cas :). Je vais essayer de me procurer le tome 2 pour voir comment tout ça évolue !

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    • Je pense sincèrement que c’est l’idée de l’autrice et que le tome 2 va me « soulager » (je l’ai acheté hier… et je vais m’y plonger directement dedans). Comme tu dis, quelle idée de centrer une trilogie dystopique sur le genre si ce n’est pas pour tout envoyer valser ?
      Je sens qu’elle présente une société de manière neutre pour pouvoir mieux la critiquer par la suite. Néanmoins le projet n’est pas assez clair pour le départ et se montre super violent ! Quelqu’un m’a dit « je me suis sentie insultée pendant 200 pages » et c’est vrai. Le livre aurait peut-être dû être plus gros, le twist de fin placé au milieu du tome 1 et une amorce de la critique de la société normée en partie 2.

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  2. Je suis d’accord en ce qui concerne le manque de clarté, et je comprends complètement le côté violent de la chose. En fait avec les fictions qui tentent d’aborder des questions politiques / sujets de société, ça me semble super important de se demander (en tant qu’auteur.ice) : « à qui mon propos va-t-il donner de la force ? ». Si les minorités concernées par la question se sentent en quelque sorte amoindries par une oeuvre (en se sentant insultées par exemple comme tu l’évoques), je ne pense pas que celle-ci puisse être vraiment subversive. Ça me fait penser à « Boys don’t cry » (le film), dont j’ai trouvé le visionnage complètement traumatisant alors que le propos se veut politique, mais finalement je me demande qui ça aide, ce genre de représentations ?
    J’ai l’impression que ce que je dis est super flou, pardon ! Tu as raison je pense en tout cas, le twist aurait sans doute gagné à être emmené différemment, ou donner lieu à un développement plus étoffé pour couper court aux ambiguïtés.

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  3. La fausse bonne idée c’est de faire une chronique sur un livre qui aborde des thèmes en lui reprochant de les aborder.
    Impossible d’écrire un livre qui ne soit pas sexiste, transphobe, etc selon toi dans ces conditions, à moins bien sur d’y faire figurer des êtres parfaitement neutres, objectifs et éclairés qui n’oseraient se poser aucune question mal pensante dans leur âme et conscience. Ce serait passionnant comme bouquin dis donc ^^

    Par exemple pour la phrase sexiste à propos de Gaëlle, je te signale qu’il y a écrit texto « des fois », « je la trouve »; « il parait », « souvent », et enfin « en tout cas c’est ce que me dit mon frère » !
    Alors comment donc ajouter encore plus de marqueurs de doutes et de nuances et comment l’auteur pourrait-il bien nous exprimer que l’affirmation en question n’a pas de valeur absolue et est à prendre avec des pincettes ? Personnellement je ne vois pas…

    Si vous voulez voir du sexisme et de la transphobie partout, vous en verrez, et ce n’est même pas comme ça que vous ferez évoluer les mentalités.
    Ce que vous voudriez en fait c’est que plus personne ne puisse dire quoique ce soit, le langage étant stigmatisant par nature.
    Et puis la littérature n’est pas là pour nous donner des leçons de morale, sa portée morale réside dans le fait qu’elle expose des personnages faillibles auxquels il ne nous est pas ordonné de nous identifier de bout en bout et d’avaler toutes les idées. Ou alors tu évites de lires des livres à propos de meurtres et autres crimes ?

    (Par contre la partie où tu expliques que Lou a choisi le sexe de Matt sans lui dire et l’a mis enceinte m’a l’air beaucoup plus choquante mais ce n’est pas ça que tu développes, dommage !)

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    • Bonjour,
      Je lui repproche de MAL aborder les thèmes, pas de les aborder tout court puisque je voulais lire le livre précisemment pour cela.

      Je suis un peu dérangée par le ton de votre commentaire qui alterne les « tu » et les « vous » avec des accusations dérangeantes et des critiques plus pertinentes. Vous n’ouvrez pas au dialogue et me prêtez des pensées que je n’ai pas.

      En effet je n’ai pas développé la relation Matt/Lou et tout ce qui en découle, qui est d’aileurs extrêmement dérangeante. C’est un tort c’est vrai. Il trouve sa source dans le fait que j’ai voulu laisser sa chance à la série, rassurée notamment par l’autrice (comme elle a l’air de l’avoir déjà fait, ce qui je trouve est un sacré indice de l’ambivalence de son propos) sur la suite de la trilogie. Aujourd’hui je regrette, d’autant plus que j’ai bien lu le tome 2. Celui ci ne peut pas être qualifié d’homophobe, car il est clair que le sujet est beaucoup mieux traité, mais il reste dérangeant sur plusieurs points et je vais en faire rapidement une critique afin de clore le sujet.

      Merci de lire ce livre si vous voulez que nous en discutions ensemble, il vous manque trop d’éléments pour le moment.

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