Viser la lune ~ Anne-Fleur Multon

Maison d’édition : Poulpe fiction
Parution :
mai 2017
Lu en : décembre 2017
~Plume d’argent~

viser la lune

Mon avis

C’est une histoire d’amitié, d’adolescence et d’Internet. Celle de quatre amies de 13 ans qui vivent chacune à un coin différent du globe (Guyane, Nouvelle-Calédonie, Québec et France), se rencontrent sur Twitter grâce à un troll sexiste, vivent leurs aventures en ligne ou IRL et décident de créer une chaîne Youtube à quatre voix pour mettre en valeur le talent de chacune.

Viser la lune est un roman très rythmé qui développe et résous plusieurs intrigues, s’éloignant de l’habituel et barbant schéma : situation initial, élément perturbateur, résolution du problème, happy end. Bien sûr il y a un personnage principal, Aliénor, que l’on suit plus particulièrement, mais les autres filles Itaï, Maria et Azza ne sont pas oubliées et sont des personnages à part entière, pas uniquement « les amies de ». Et dès la présentation d’Aliénor au début du roman, on sait où on a mis les pieds (ou plutôt les yeux) : un concentré de féminisme et de militantisme-l’air-de-rien ! En effet la mère est noire, ingénieure en aérospatial, son père blanc est aide-soignant et notre petite métis fan de fusées veut devenir astronaute. Inhabituel dans le paysage de la littérature jeunesse, et tellement bienvenu !

Les quatre filles sont ainsi toutes différentes et n’ont quasiment aucun point commun si ce n’est leur dynamisme (pas de looseuse ici, dommage) et leur amitié. Pourtant on y croit à ces gamines qui arrivent seules à organiser une chaine Youtube de folie, on se laisse entraîner, happé.e par la modernité du propos et la présence de références « culture populaire » tout le long : Twitter, Steven Universe, League of Legend, Instagram.

Quelques déceptions cependant, que ce soit l’intrigue superficielle (et pour le coup peu crédible) avec le grand-père d’Aliénor ou les explications un peu niaises sur le racisme qui sont totalement dépolitisées. En même temps, je sens que ce n’est pas le propos ici, on ne souhaite pas sensibiliser de front, on raconte une histoire positive pour les ados d’aujourd’hui. A ce sujet je n’ai pas toujours été à l’aise lorsqu’on parlait de « la senteur pâte d’amande » de la famille d’Azza (famille française aux origines maghrébines) : j’avais un sentiment d’exotisation et ça ne m’a pas plu. En revanche, c’était un plaisir d’apprendre qu’ils vivaient dans un quartier pavillonnaire et non une énième cité, et que la mère portait son hijab sans complexe : de la nuance et de la justesse donc. Dans les dessins de Diglee parsemés tout au long du roman, on peut d’ailleurs apercevoir quelques fois Azza avec un hijab, sans que le sujet ne soit nécessairement abordé dans le texte : encore un bon point inclusivité et représentativité utile pour les lectrices et lecteurs.

Sincèrement il me tarde de lire le tome 2 et de retrouver ces quatre ados, mais je pense plutôt l’acheter pour le collège que pour moi.

Plume d’argent car :

Lecture très plaisante et rapide, démarche engagée et super univers graphique, ce livre a tout pour me plaire. Cela a fonctionné à l’exception de quelques détails qui l’empêchent peut-être d’obtenir une plume d’or. Je crois qu’en fait je ne suis pas complètement le public cible, tout simplement (#tropvieille). Ceci dit pour les plus jeunes, je le recommande sans aucune hésitation.

Mon abécédaire [SPOILERS]

A comme… Amitié. Ce sujet est central car c’est ce qu’elles apprennent toutes, y compris et surtout Aliénor : les plaisirs et les pouvoirs d’une amitié réelle. Bien qu’elles ne se connaissent que virtuellement dans un premier temps (avant une petite rencontre de quelques jours) cela n’a aucune incidence sur la réalité et la force de leur amitié. C’est l’histoire de quatre ados qui se rencontrent et qui ont un coup de foudre amical. Elle ne sont pas liées par leur goût communs, condition bien superficielle dans les relations amicales à mon avis, mais par leur façon de voir le monde et leur envie de faire des choses ensemble. Et ça fonctionne.

D comme… Désacralisation de l’École. Maria est mauvaise à l’école et cela lui vaut une petite crise de larmes devant ses copines. C’est cette anecdote qui poussera les quatre amies à créer une chaîne Youtube commune : le but premier est de prouver à Maria qu’elle vaut quelque chose et qu’elle est capable d’accomplir des choses même si ce ne sont pas des compétences validées par l’École. Et j’ai beau être enseignante, j’apprécie énormément ce discours, alors merci pour ça.

E comme… Énergie. Aliénor, Itaï, Maria et Azza ont beaucoup d’énergie. Elles ont mille idées, cent projets, et rien ne les arrête. C’est super, ça pète et ce sont des modèles positifs pour les jeunes lectrices. Mais j’avoue que parfois c’était un peu trop pour moi, pas assez réaliste. Bien sûr chacune d’elle a ses failles, elles ne sont pas des Miss Parfaites qui risquerait de nous faire culpabiliser de ne pas être auto-entrepreneuse multimilliardaire à 18 ans (quoi que…). On gardera donc en tête que c’est un roman pour adolescent.e.s qui favorise le développement de modèles positifs au réalisme sociologique, et c’est très bien comme ça.

F comme… Fake Geek Girl. Cette expression que l’on peut traduire par Fille faussement geek est censé désigner les filles qui ne sont pas réellement intéressées par les jeux vidéos et/ou la culture geek mais qui utiliseraient cet univers pour se mettre en valeur, notamment physiquement. C’est du gros bullshit mais c’est aussi un fléau pour toutes les filles qui veulent s’intéresser à la culture vidéo-ludique, moderne ou pas, et vous pouvez lire des centaines d’articles qui abordent le sujet sur le web. Si le terme n’est jamais employé dans ce roman, le personnage d’Itaï nous sensibilise à ce sujet et à tout le sexisme présent dans le monde du jeu vidéo, comme lorsque pourtant championne de son serveur sur League of Legend, elle ne peut participer à une compétition au prétexte qu’elle est la seule fille et que les équipes ne peuvent pas être mixtes. Pour couronner le tout, Itaï est passionnée de maquillage, vernis et produits de beautés.

S comme… Sorcières. Le surnom que se donnent ces quatre amies fait référence à leur première rencontre sur Internet, lorsqu’elles sont la cible d’un hater sur Twitter qui ridiculise leur goût commun pour la série Steven Universe. C’est beau car c’est un bel exemple de « retournement de stigmate » qui consiste à revendiquer et se réapproprier une insulte (c’est par exemple toute l’histoire du mot queer). C’est aussi un grand classique de traiter les femmes fortes et indépendantes de sorcières…

T comme… Trop. Un peu trop d’énergie, j’en ai déjà parlé, mais également un peu trop de volonté de renverser les codes sexistes et racistes de notre société. Faux problème bien sûr puisque on ne peut jamais en faire trop dans ce domaine… Mais j’ai tiqué quelques fois en lisant des précisions inutiles ou maladroites, un roman ne doit pas non plus être un catalogue selon moi. Ce qui m’a le plus agacé c’est la misogynie intégrée d’Aliénor lorsqu’elle explique qu’elle n’a jamais eu d’amie fille car elles parlent toutes de maquillage et de garçons et que elle, merci, elle est au-dessus de tout ça, elle n’aime pas le rose et les princesses, et de toute façon, ses potes c’est surtout des garçons. Beh oui d’accord mais inutile de nous le préciser dans la description du personnage, on préfère savoir ce qu’elle aime plutôt que de savoir sur qui elle crache… Bien heureusement, sa rencontre avec Itaï lui fera changé d’avis et le sujet sera abordé.

Y comme… Youtube. La plateforme de partage de vidéos prends une grande place dans la roman car c’est ce projet de chaîne commune qui va transformer et renforcer l’amitié des personnages. J’ai aimé la manière dont l’autrice en parle, en rappelant que les mineures sont dépendantes de l’autorisation parentales par exemple ou en conseillant la fermeture des commentaires sous les vidéos pour éviter certains commentaires particulièrement blessants. Tout cela sans leçon ou jugement, juste comme si c’était normal. Selon moi, de bons conseils pour les plus jeunes qui veulent se lancer.

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2 commentaires sur “Viser la lune ~ Anne-Fleur Multon

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    1. En effet c’est vraiment jeunesse, mais pas « enfantin » pour autant. C’est un roman très feel good en tout cas, que j’ai bien plus apprécié que la critique ne le montre et il me tarde vraiment d’en lire la suite !

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