Focus : Celle dont j’ai toujours rêvé de Meredith Russo

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Je suis entrée dans ce livre avec l’impression de me retrouver dans la série à succès de Stephanie Meyer : Twilight. Bella s’appelle ici Amanda, elle vient d’emménager chez son père qui vit seul, taciturne et qui n’assure plus vraiment son rôle depuis maintenant plusieurs années. Elle découvre une petite ville différente de la grande ville où se trouve sa maman, une petite ville du Sud où tout le monde se connaît, et elle y rencontre l’amour. Mais c’est un roman beaucoup plus riche et pertinent.

Mon avis

Celle dont j’ai toujours rêvé est définitivement une histoire d’amour. Mais un cran au dessus de la saga de Twilight dans les réflexions psychologiques et sociales, puisque notre roman aborde sans détour la bisexualité, la transidentité, le harcèlement, les tentatives de suicide, la pauvreté mais aussi les sportifs ténébreux, les bandes de copines #BFFforever et la place de la religion dans l’éducation des adolescent.e.s., on songe alors à un autre roman à succès… (13 reasons why bien sûr). Alors oui, les personnages sont terriblement clichés mais ce n’est pas un problème : nous sommes là pour ça, un cliché guimauve et attendu du sud des USA. Le groupe de copines, l’équipe sportive, les party, l’Église, le lycée et au milieu de tout ça, une ado qui apprend à grandir. D’autant que derrière les stéréotypes, la plupart des personnages du roman bénéficient d’une réelle profondeur.

Amanda est une très belle jeune fille qui fait tourner toutes les têtes lorsqu’elle arrive dans son nouvel établissement. Elle n’a pas l’habitude d’avoir des relations intimes ou de confiance avec les autres et au fur et à mesure elle apprendra, et nous aussi, à construire une relation amoureuse et surtout des relations amicales. Son petit ami Grant est le sportif doué, très beau, plus intelligent que ses congénères bas-du-front mais plutôt nul à l’école. Il a un petit secret, terriblement cliché aussi : il est pauvre et vit dans un mobile-home avec sa mère dépressive et ses deux petites sœurs depuis que leur père est parti en prison.

Alternant les chapitres entre présent et passé, entre avant et maintenant, nous suivons l’évolution de notre héroïne qui vient tout juste d’arriver chez son père. L’avant c’est son passé douloureux et des événements bien traumatiques pour une jeune adolescente (passage à tabac et tentative de suicide). Aujourd’hui elle s’est reconstruite, elle va beaucoup mieux et elle est prête à construire une nouvelle vie. Pour être heureuse, elle veut juste cacher son secret : sa transidentité. Le genre d’Andréa ne correspondait pas à celui qu’on lui avait assigné à la naissance. A quel point est-ce important et utile de révéler cette information à ses nouvelles amies et à son petit copain ?

La transition hormono-chirurgicale d’Amanda est évoquée rapidement mais vous n’aurez pas plus de détails et c’est tant mieux ! Car j’insiste, le sujet principal du roman n’est pas la transidentité mais l’acceptation de soi et des autres, la notion de confiance, la découverte de l’amour, le secret et l’adolescence de manière plus générale.

J’aime quand la littérature jeunesse n’oublie pas sa raison d’être : aborder avec les plus jeunes tous les sujets sans détours. Dans ce récit, c’est important qu’Amanda soit opérée et hormonée car même s’il ne s’agit pas de deux étapes obligatoires pour légitimer les parcours et identités trans, c’est agréable de voir la littérature jeunesse entrer pleinement dans son sujet et ne pas censurer cette part réelle de certains parcours. Trop d’œuvres jeunesse ont utilisé le genre poétique ou le prétexte de la fluidité des genres pour aborder ce sujet. Ici c’est concret, réel. Pour autant, les détails intimes de cette transition ne sont pas abordés dans ce roman, et l’autrice explique via une discussion entre Amanda et Bee que certaines choses ne se demandent pas. J’ai lu beaucoup de critiques qui regrettaient cela, des gens qui aurait voulu entrer plus loin dans le récit de vie d’Amanda et dans les détails de son anatomie et son parcours, et bien à l’inverse d’elle-ux je suis contente que le sujet soit éludé, car la transition d’Amanda n’est pas le sujet du roman.

Les explications de l’autrice au sujet de sa manière de traiter la transidentité dans son roman nous sont partagées avec justesse, tendresse et finesse dans une post-face qui donne tout son sens au roman (autre point commun avec la série 13 reasons why, dont le reportage final est tout aussi indispensable à la compréhension de la globalité de l’oeuvre).

J’adore (re)vivre les schmetterling im bauch de l’adolescence. Ambiance gobelet rouge, permis à 16 ans et petite ville du Sud des USA, j’adore ! Très sensible à la cause trans, j’ai lu plusieurs romans qui en voulant bien faire se plantaient totalement et je suis donc toujours sur le qui-vive. Ici, c’est une vraie réussite. La transidentité de l’autrice ne doit pas être étrangère à tant de qualité.

Lisez ce roman pour ce qu’il est, et au détour d’une histoire d’amour prenez une leçon de tolérance. Ne faites pas l’inverse, vous passeriez à côté du roman.

Mon abécédaire [SPOILERS]

B comme… bisexualité. Ce n’est pas le thème central du roman mais une des amies d’Andréa est bisexuelle. Malgré la qualité du roman, j’avais un peu peur car ce personnage est selon moi un des plus « clichés » de l’histoire : la meuf super cool, un peu rebelle, qui sèche les cours et fume des joints, artiste, excentrique et… bisexuelle. Un classique du genre. En réalité son orientation sexuelle est traitée avec beaucoup de justesse et de réalisme. Elle est en couple avec une amie d’Andréa, qui elle est lesbienne.

F comme… Féminisme. Les thématiques féministes sont présentes et bien emmenées, c’est un vrai plaisir. Je pense particulièrement à la scène de la salle de bain où la maman d’Andréa lui apprend non pas à être une fille (elle l’est depuis toujours) mais à devenir une femme et apprendre et connaître et découvrir les risques que cela comporte.

J comme… Justesse. Malgré des personnages stéréotypés et une histoire d’amour cliché, l’autrice apporte selon moi également beaucoup de justesse dans son récit. Par exemple elle retranscrit à la perfection l’ambiance, l’humanité, l’accueil inconditionnel et la considération que l’on peut trouver dans les réunions d’associations de jeunes LGBT. Des passages très émouvants sans pathos.

N comme… Normes. Très belle, féminine, Amanda joue aussi aux jeux vidéos et ce n’est ni un exploit, ni un non-événement. C’est l’occasion d’aborder la pression des normes de genre chez les personnes trans puisque Amanda hésite à montrer cette partie d’elle-même aux autres par peur d’être outée. C’est une des nombreuses marques de réalisme et de militantisme de ce roman et je l’apprécie pour ça.

P comme…. Parents. Les parents d’Andréa acceptent plutôt bien la transidentité de leur fille. Pas par magie, pas d’un coup, pas sans raisons, mais sans trop de violence non plus. Le sujet est abordé avec réalisme et l’autrice nous explique avec honnêteté qu’avant l’acceptation inconditionnelle, il y a pour la mère une raison égoïste (ne pas perdre complétement son enfant) et pour le père encore du travail, comme lorsque Andréa rentre tard, le trouve endormi sur son canapé et que dans un demi-sommeil il l’appelle par son ancien prénom. D’ailleurs pour celles et ceux qui ont des daddy issues, vous apprécierez forcément la scène père-fille finale dans le stade. Mais d’autres parents ne s’en sortent pas aussi bien… [TW suicide et transphobie] J’ai ressenti une vive émotion à l’évocation d’un couple de parents qui après le suicide de leur fille enterrent cette dernière en costume, cheveux courts et sous son deadname (le nom qu’ils ont choisi à sa naissance et non celui avec lequel elle se reconnaît). C’est extrêmement violent, ils l’ont tuée une deuxième fois.

S comme…. Star wars. Les deux amoureux sont tous les deux fans de l’univers de Star Wars et ce petit détail contribue à créer un sentiment de complicité réel entre eux. La scène d’échange des costumes pour la fête d’Halloween est un bon moment et plaira aux plus geeks d’entre vous.

T comme… TW. Ce sigle vient de l’expression Trigger warning (trigger signifie déclencheur) – il s’agit d’un code utilisé pour prévenir les personnes sensibles à certaines problématiques qu’elles vont rencontrer ce thème dans leur lecture. Cela permet de se préparer ou de fuir un sujet qui déclencherait chez nous des réactions trop négatives. Beaucoup de TW dans ce roman qui évoque le suicide, le viol, le harcèlement scolaire, la transphobie. Pour moi le plus difficile apparaît dans une des scènes finales, dans les bois, où le trigger n’est pas seulement évoqué mais où sa mise en tension fait pleinement partie de l’intrigue : [spoiler] lorsque Grant court après Amanda on ressent vraiment la peur du viol et de l’agression. J’ai d’ailleurs apprécié que le roman aborde le sujet mais n’en fasse pas trop, nous évitant cet écueil inutile.

Édition originale : 2016, États-Unis avec le titre If I Was Your Girl
Parution française : février 2017
Lu en : décembre 2017

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